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DOCUMENTS / atelier politique

janv. 23, 2018

Eau, changements climatiques, alimentation et évolution démographique


Ghislain de Marsily. (2008). Eau, changements climatiques, alimentation et évolution démographique. /
Revue des sciences de l'eau, Vol. 21, Numéro 2, 111–128

 

Cet article propose une vue d’ensemble des ressources en eaux à l’échelle mondiale, à l’horizon du milieu du XXIe siècle. On considère d’abord les conséquences probables du changement climatique en ce qui concerne les événements moyens aussi bien qu’extrêmes. Des situations de pénurie d’eau et de sécheresse ainsi que d’augmentation des ressources en eaux sont examinées. On étudie combien d’eau il faudra pour produire la nourriture requise, à l’échelle mondiale, étant donné l’évolution démographique prévue, les modifications des modes d’alimentation et la concurrence entre productions alimentaire et bioénergétique. Les risques de pénuries alimentaires en cas de sécheresses mondiales sévères (par exemple pendant des événements El Niño très intenses) sont discutés. Les conséquences des changements climatiques et des besoins en nourriture pour la conservation des écosystèmes et de la biodiversité sont examinées. Des solutions possibles sont proposées.

1. Introduction

En octobre 2006, l’Académie des Sciences a publié un « Rapport sur la science et la technologie » sous le titre « Les eaux continentales «, préparé pour le gouvernement français, afin d’examiner quelques-uns des problèmes majeurs de l’eau, auxquels le Monde pourrait être confronté dans la seconde moitié de ce siècle. Le but de ce rapport était de déterminer les possibilités que surviennent dans le Monde des crises importantes liées à l’eau, et de proposer des actions possibles visant à éviter ou réduire l’impact de telles crises. Les risques anticipés étaient liés aux conséquences des changements climatiques affectant la disponibilité en eau, ainsi qu’à l’augmentation de la population mondiale, à l’impact de la société sur les écosystèmes aquatiques, à une détérioration potentielle de la qualité de l’eau potable et à l’accroissement du nombre de mégalopoles (ayant plus de dix millions d’habitants), principalement dans les pays en voie de développement. Nous ne traiterons ici que de la question du changement climatique, en nous fondant aussi sur les derniers résultats des travaux du Groupe International d’Étude du Climat (GIEC, 2007), et de celle de l’accroissement de la population du point de vue des besoins en eau pour la production alimentaire, dans des situations moyennes ou en cas de sécheresse, et finalement de l’impact de la société sur les écosystèmes.

2. Changement climatique

Depuis le début de la révolution industrielle, les humains ont considérablement modifié la concentration des gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère, principalement le CO2, le CH4 et le N2O, facilitant ainsi la rétention dans l’atmosphère des émissions infrarouges de la terre, provoquant, jusqu’ici, une augmentation du flux de chaleur terrestre de 2,3 W/m2 depuis 1750. Pour le XXIe siècle, des scénarios d’émissions ont été développés par le GIEC, qui a aussi calculé leur impact sur les concentrations en CO2 dans l’atmosphère, présentées sur la figure 1, et leurs conséquences climatiques. Il est important de noter que la variabilité de la concentration en CO2 entre les scénarios est assez faible jusqu’en 2050, mais devient tout à fait significative en 2100 en fonction de l’efficacité des efforts de réduction des émissions.

Une des conséquences de ces concentrations de GES est une augmentation moyenne estimée de la température à la surface de la Terre de 0,74 °C au cours des 100 dernières années …

L’analyse conduite par l’Académie des Sciences (2006) conclut à dire que les effets des changements climatiques durant le siècle à venir sont relativement bien prédits en ce qui concerne la température, en fonction, évidemment, du scénario des émission des GES, mais que leurs effets hydrologiques sont bien moins certains. Néanmoins, la prédiction actuelle est que la hausse de la température générerait une accélération significative du cycle de l’eau avec une évaporation plus forte et une augmentation de la quantité de vapeur d’eau présente dans la troposphère tandis que l’humidité relative resterait plus ou moins constante. Les précipitations globales seraient donc plus abondantes, mais leur distribution dans l’espace est beaucoup moins certaine puisqu’elle dépend fortement des hypothèses posées dans les modèles, ainsi que de la présence d’aérosols qui dépend de l’activité humaine, de la circulation atmosphérique et des émissions volcaniques… Le dernier rapport du GIEC (WG1, chapitre 3, 2007) indique que, selon les observations, une augmentation de la variabilité du climat paraît fortement probable, c’est-à-dire qu’il y aurait à la fois un décalage de la distribution et un changement de forme, avec une variabilité plus forte.

Les conséquences majeures sur la distribution des ressources en eaux mondiales, pendant ce siècle, semblent être:

* Pour l’Europe du Sud, les zones des latitudes méditerranéennes, l’Amérique du Sud et l’Australie du Sud 

  • Une baisse importante, en moyenne, de la teneur en eau du sol (évapotranspiration plus forte causée par l’augmentation de la température et des précipitations plus faibles, particulièrement en été), ce qui veut dire qu’il faudra plus d’eau pour l’irrigation, si la production agricole doit être maintenue à son niveau actuel.
  • Risques accrus de sécheresses édaphiques (agricoles) survenant pendant les mois de printemps et d’été et affectant principalement la végétation.
  • Risques accrus de sécheresses hydrologiques se produisant en automne et en hiver et compromettant l’alimentation des aquifères, et ainsi le débit des rivières le reste du temps; cependant, les risques sont probablement plus faibles que ceux des sécheresses édaphiques, puisque la diminution des précipitations concerne principalement les mois d’été.
  • Risques plus forts de crues, des précipitations intenses devenant probablement plus fréquentes.
  • Risques accrus d’incendies de forêts.

*Pour l’Europe du Nord, le Nord de la Russie, Amérique du Nord, zones de l’Equateur

  • Des ressources en eaux plus abondantes, aussi bien en été qu’en hiver.
  • Risques plus grands de crues, particulièrement en hiver.
  • Possible augmentation des risques de sécheresse.

*En général

  • Fonte des glaces dans les Alpes (ainsi que dans les Rocheuses, l’Himalaya, les Andes, etc.) et sur les marges des calottes polaires (mais peut-être accroissement des glaces aux pôles, dû à des précipitations plus fortes).
  • Augmentation de la température à la surface de la mer, ce qui entraînerait probablement une intensification (en force et en fréquence) des ouragans dans les zones tropicales.
  • Fréquence accrue des événements El Niño - La Niña? Ceci se discute encore, mais affecterait surtout la zone de moussons.
  • Augmentation du niveau de la mer (approximativement 0,50 m en 2050, actuellement 3 mm/an), dû au réchauffement général des mers (expansion thermique) et à la fonte des glaces.
  • On parle aussi parfois d’un effet possible sur le Gulf Stream; cela ferait baisser la température en Europe et en Amérique du Nord, mais c’est très incertain, et la date potentielle d’occurrence est inconnue; toutefois, cette baisse ne compenserait pas l’augmentation générale de la température.

3. Pénurie en eau

… les problèmes majeurs de ressource en eau existent déjà dans les steppes et les zones arides du monde, où approximativement 21 % de la population mondiale reçoivent 2,2 % du débit mondial des rivières. « pénurie physique » quand la consommation en eaux est supérieure à 75 % ou 60 % de la ressource, et comme une « pénurie économique », quand l’eau est disponible mais les outils et le développement nécessaires pour permettre son utilisation ne sont pas réunis… la région la plus affectée sera la zone aride, où la ressource en eaux est déjà très faible, où la population augmente et où les précipitations vont probablement diminuer. Il est clair aussi que, comparée aux besoins agricoles, la consommation d’eau domestique ne présentera jamais, dans des conditions normales, un problème majeur, puisqu’elle concerne de petits volumes, et que de l’eau « chère » peut être fournie (transportée sur de longues distances, dessalée, recyclée). L’eau nécessaire à l’industrie et à la production d’énergie peut parfois présenter un problème, mais le souci principal sera l’eau pour l’agriculture.

  1. En Europe du Nord, le changement de climat (pluviométrie accrue) et les prélèvements prévus (baisse générale due à la technologie) réduiront la pénurie à moins de 20 % dans la plupart des bassins et la consommation à moins de 4 %, au moins dans des conditions normales.
  2. Le taux de pénurie en eau est un très mauvais indicateur et ne devrait pas être utilisé au niveau des décisions, puisqu’il ne prend en compte ni la consommation nette, ni l’agriculture pluviale.
  3. Dans des conditions normales, les problèmes d’eau les plus graves se produiront dans les états du sud de l’Europe où l’agriculture pluviale sera sérieusement affectée, à cause de la diminution des précipitations, et l’agriculture irriguée gagnera du terrain, exigeant plus d’eau. 2030 : le sud de l’Espagne et de l’Italie, la Grèce et la Turquie. Toutefois, le taux de pénurie n’est pas significatif pour estimer réellement la pénurie.

4. L’eau agricole

4.1 Production alimentaire

Outre la disponibilité de l’eau, l’augmentation de la température et de la concentration en CO2 dans l’atmosphère affecteront également l’agriculture. On a estimé (GIEC, 2007), qu’à une augmentation de 1 à 3 °C, correspondront une croissance de la productivité aux latitudes nord et une diminution au sud (ainsi que dans les tropiques). Pour une augmentation de plus de 3 °C, on s’attend à une baisse générale de la productivité.

À l’échelle mondiale, la nourriture constituera un problème majeur à cause de la croissance démographique. Il est prévu qu’en 2050, le Monde comptera environ 9 milliards d’habitants. Etant donné que déjà aujourd’hui, 850 millions d’individus ne reçoivent pas assez de nourriture pour leurs besoins élémentaires, la production alimentaire doit croître pour satisfaire aux besoins de 2050. ..Pour produire cette nourriture, il faut des terres cultivables. Il faut d’abord considérablement améliorer l’efficacité des pratiques, aussi bien pour l’agriculture pluviale que pour celle qui est irriguée, mais ceci ne suffit pas. Il faut se rappeler que les engrais deviendront peut-être beaucoup plus chers (les nitrates suivent le prix du pétrole et les réserves de phosphates peuvent s’épuiser). si le taux d’extension actuel des terres irriguées n’est pas multiplié par dix environ, l’irrigation ne pourra pas satisfaire aux besoins de nourriture en 2050; l’alimentation dépendra donc de l’agriculture pluviale. Certaines régions n’ont pas suffisamment de terres cultivables, en particulier, l’Asie et le Moyen-Orient - l’Afrique du Nord, où le facteur multiplicateur alimentaire est très important (environ 2,5) avec une population, qui représente plus de la moitié du total mondial : ils utilisent déjà, respectivement, 75 % et 87 % de leurs terres cultivables.

La conclusion principale de ce tour d’horizon est donc que la production alimentaire viendra vraisemblablement d’une augmentation importante de l’agriculture pluviale, dans les régions où il y a encore des terres disponibles : principalement l’Amérique du Sud et l’Afrique, tandis que d’autres régions, telles que l’Asie et le Moyen-Orient - Afrique du Nord, ne pourront pas elles-mêmes satisfaire leur besoins alimentaires.

Une solution possible suppose des changements technologiques significatifs afin d’améliorer l’efficacité (+50 % et +30 % de la culture pluviale et irriguée, respectivement, en Asie, Amérique Latine et Afrique Sub-Saharienne), un investissement faible dans l’irrigation, une augmentation considérable de la superficie de l’agriculture pluviale en Afrique (pour satisfaire la demande sur ce continent) et en Amérique Latine pour compenser les manques en Asie et Moyen-Orient - Afrique du Nord, qui ne peuvent suffire à elles-mêmes.

…. Même si l’on n’inclut pas la production de bioénergie, il faudra augmenter d’un milliard d’hectares la superficie cultivée afin de nourrir la planète. l’eau ne sera probablement pas le facteur limitant, devant la croissance démographique actuelle sur la planète; il y aura suffisamment de terres et d’eau pour produire la nourriture nécessaire en années normales, mais au prix de :

  • un commerce gigantesque « d’eau virtuelle » entre les continents, puisque l’Asie, le Moyen‑Orient et l’Afrique du Nord ne pourront pas se suffire à elles-mêmes, mais devront importer de la nourriture, principalement d’Amérique Latine;
  • une réduction dramatique de la biodiversité et des écosystèmes naturels dans le monde entier.

4.2 Économiser l’eau en agriculture probablement pas efficace de tenter de réduire la consommation d’eau en réduisant la transpiration des plantes (car diminuerait aussi la consommation de CO2 par les feuilles), On ne peut économiser l’eau qu’en réduisant les pertes entre l’eau réellement utilisée par la plante et celle amenée au champ : l’évaporation dans l’atmosphère (aspersion et sols nus irrigués) et infiltration dans le sol. Cependant, l’infiltration dans le sol n’est pas vraiment une perte; l’aquifère sous-jacent est alimenté et l’eau peut être réutilisée ou s’écoulera dans les rivières. Les plus importantes économies d’eau en agriculture viendront de changements de types de cultures et de régimes alimentaires, (Académie des Sciences (2006). un régime carné utilise beaucoup plus d’eau et de sol qu’un régime végétarien, tous les aliments n’ont pas la même efficacité en ce qui concerne les besoins en eau. Par exemple, nourrir les volailles avec du maïs est environ deux fois plus efficace que de leur donner du riz ou du blé. .. Une autre source potentielle d’économie est la lutte contre le gaspillage, principalement dans les pays développés, où l’on considère que 30 % de la nourriture produite est jetée, et également dans les pays en voie de développement, où une très large part des récoltes (jusqu’à 50 % ?) est perdue par mauvaise conservation (à la récolte, humidité, rongeurs, etc.). La surconsommation énergétique des population des pays développés, qui conduit à l’obésité, est non seulement un gaspillage, mais aussi un problème grandissant de santé publique, qui est en train de s’étendre aux pays en voie de développement (Delpeuchet al., 2006).

4.3 Risques de sécheresses à l’échelle mondiale Des études archéologiques menées simultanément en Chine et en Grèce semblent montrer qu’une sécheresse grave a sévi dans ces deux pays aux alentours de l’année 400 AD. Il est probable que ce genre d’événements se reproduira; la question est : est-ce qu’ils affecteront gravement la production alimentaire et vont-ils se produire simultanément sur plusieurs continents? En 1998, après un épisode El Niño très intense, la production céréalière en Chine et en Indonésie a connu simultanément de grands déficits. Ces deux pays ont pu importer les céréales nécessaires à partir des réserves mondiales et aucune conséquence négative n’a été ressentie; mais les réserves sont en constante diminution depuis quelques années et, en conséquence, les prix des céréales ont fortement augmenté en 2006 (+31 % pour le blé et 67 % pour le maïs exportés des États Unis) et ils continuent de monter en 2007.

La théorie actuelle est que les sécheresses se reproduiront dans le futur, comme elles l’ont fait auparavant, mais pas en même temps sur tous les continents : une période de sécheresse ici sera compensée par une production normale ou supérieure ailleurs, de manière à ce qu’il n’y ait pas de véritable pénurie mondiale de nourriture. Ceci peut être vrai la plupart du temps, mais regardons un instant l’histoire. Mais il existe des cas où des épisodes de sécheresse se sont produits simultanément sur des continents différents

Les conséquences des famines du XIXe siècle ont été très graves; Davis (2001) indique, dans chaque cas, environ 30 millions de morts seulement en Chine et en Inde, ce qui veut dire environ 4 % de la population mondiale de l’époque (de l’ordre de 1,5 milliard en 1875). Le lauréat du Prix Nobel d’économie Armatyra Sen :..la cause principale de mort et de famine n’est, en fait, pas le manque de nourriture, mais plutôt le manque de ressources économiques chez les paysans pauvres, dont les cultures (leur seule source de revenu) sont détruites et qui, par conséquent, n’ont plus les moyens d’acheter les produits alimentaires, qui deviennent trop chers (cf ce qui est arrivé en Ethiopie en 1975 : grande sécheresse, accompagnée d’un désastre agricole dans une partie du pays =) sévère famine et de nombreux morts tandis que, dans d’autres régions du même pays, la nourriture était disponible et même les moyens de la transporter jusqu’à la zone de famine, qui était située le long d’une route principale.

…Pour conclure, on voit de cette brève analyse qu’une ou deux fois par siècle, ou peut-être plus souvent, si les changements climatiques influencent la variabilité d’El Niño, une période de grande sécheresse, qui dure plusieurs années, peut affecter simultanément différents continents et influencer la production de produits alimentaires à l’échelle mondiale. Il est probable que les réserves de nourriture ne suffiront alors pas à satisfaire la demande, puisque les réserves actuelles, qui représentent environ deux mois de consommation mondiale, seront vite épuisées et leur transport à des régions lointaines sera toujours compliqué. Les prix des aliments sur le marché international deviendront subitement très élevés et le « Déclin de disponibilité alimentaire » deviendra une réalité, qui générera des famines d’une magnitude inconnue. Les pays pauvres ou les communautés rurales pauvres exposés à la sécheresse seront les premières victimes mais probablement pas les seules. Il n’y a pas de raison de penser que ceci ne peut pas se produire. Toutefois, nous ne savons pas quand : l’année prochaine? Dans dix ans? La seule façon possible de prévenir une telle catastrophe serait d’accroître considérablement les réserves alimentaires mondiales. Mais où peuvent-elles être stockées, et qui payera?

5. Écosystemes et biodiversité

Aussi bien le changement climatique que la croissance démographique affecteront les ressources en eau et l’occupation des terres sur la Planète. Cependant, les humains ne sont pas les seuls à « utiliser » cette eau; les écosystèmes et des millions d’espèces ont besoin d’eau et d’espace … Sur terre, les précipitations sont utilisées par la végétation naturelle, et dans les cours d’eau et les lacs, les biotopes s’adaptent à la ressource disponible. Même dans les zones côtières, le flux d’eau douce est utilisé par les écosystèmes amphi-halins. Quand les humains sont arrivés et ont commencé à utiliser la terre et les eaux pour leurs propres besoins, c’était toujours aux dépens d’un écosystème, qui s’est trouvé obligé de réduire sa part de la ressource. En Europe, par exemple, une déforestation majeure a eu lieu au Moyen Âge, réduisant la biodiversité et la part laissée aux écosystèmes naturels. Aujourd’hui, une déforestation semblable s’opère par exemple, en Amérique Latine, en Afrique et dans les pays nordiques, menaçant sérieusement la biodiversité, en particulier aux « points chauds » des forêts tropicales. …Monde subira une réduction de 1,5 milliards d’hectares d’écosystèmes naturels dans les prochaines 50 années, et ne gardera que 1 milliard d’hectares pour la conservation. Est-ce que cela sera suffisant pour maintenir la viabilité de la planète?

À l’échelle de l’Europe, il semble qu’une augmentation de la production de nourriture et de bioénergie sera indispensable pour assurer nos propres besoins alimentaires et énergétiques ainsi que ceux d’autres continents. Toutefois, la protection des écosystèmes et de la biodiversité devra également être une priorité : il faudra déterminer la part minimum d’eau nécessaire au maintien d’écosystèmes sains en Europe, et ils devront être considérés comme « utilisateurs » à part entière de nos ressources en eaux. Ceci sera particulièrement pertinent en situations de sécheresse, où les écosystèmes devront figurer haut sur la liste des allocations d’eau des autorités, probablement avant l’agriculture. Il est certainement pénible de perdre une année de récoltes, mais celles-ci peuvent être compensées financièrement et les conséquences pour l’année d’après seront minimes, tandis que la détérioration d’un écosystème peut être irréversible ou demander plusieurs années pour récupérer.

6. Conclusions

Selon nos connaissances actuelles des effets des changements climatiques et de la demande accrue de nourriture sur le cycle de l’eau, les conséquences probables de ces changements seront les suivantes :

Dans des conditions normales

  • Augmentation des ressources en eaux en Europe du Nord, Russie, Amérique du Nord et la zone tropicale, permettant une production agricole plus élevée.
  • Forte diminution des ressources en eaux en Europe du Sud, Asie du Sud-Est, Amérique du Sud et Australie avec des effets sévères sur la production agricole.

Etant donné la demande croissante de nourriture dans le monde, due à la croissance démographique et au changement des habitudes alimentaires, l’augmentation de la production agricole doit être une priorité majeure. Bien que l’on puisse s’attendre à certaines économies d’eau de la part de l’agriculture, ainsi que des améliorations sensibles de l’efficacité des cultures, il est fort probable qu’il faille produire davantage en développant l’agriculture pluviale en Afrique et en Amérique Latine où des terres cultivables sont encore disponibles, engendrant un commerce considérable « d’eau virtuelle ». Les écosystèmes naturels subiront des impacts importants, ce qui menacera la biodiversité dans une mesure qui n’a pas encore été évaluée. Il faudra également augmenter l’irrigation, ce qui demandera des transferts sur de longues distances ou des stockages supplémentaires d’eau (par exemple, par barrages ou dans les aquifères par recharge artificielle et réutilisation des eaux usées). L’alimentation en eaux domestique et industrielle sera, en revanche, un problème mineur, qui pourra être résolu par des économies d’eau ou des technologies nouvelles. Des économies de nourriture et des restrictions de régimes alimentaires devront être mises en œuvre.

Dans des conditions extrêmes

Les fréquences des crues et des sécheresses sont très incertaines. Les deux continueront à se produire, avec ou sans changements climatiques. Les connaissances actuelles des effets des changements climatiques sur la fréquence des sécheresses et des crues sont, en effet, trop limitées pour permettre une analyse quantitative valable; ce qui semble le plus probable est que la fréquence des sécheresses s’intensifiera, en particulier dans la zone aride, tout comme celle des crues, particulièrement dans les pays nordiques et sous les tropiques. Des plans de sécheresse doivent donc être développés et des mesures adéquates prises dès le début d’une période de sécheresse, afin d’assurer des économies d’eau et d’allouer l’eau à des usagers prioritaires, parmi lesquels les écosystèmes devront occuper un rang prééminent si l’on veut protéger la biodiversité. Les réserves de nourriture doivent être augmentées et stockées près des zones de moussons en préparation à des périodes de sécheresse touchant toutes les parties du monde, comme celles que nous avons vues par le passé pendant des événements El Niño très intenses.

Besoin recherches /

  • les prévisions d’activités agricoles en fonction des marchés, des régimes, des progrès techniques, etc;
  • les besoins en eaux des écosystèmes, qui devront être pris en compte en tant que composante prioritaire des besoins en eaux, aussi bien dans des conditions normales qu’en cas de sécheresse;
  • les autres demandes en eaux, par exemple demandes industrielles, refroidissement des centrales thermiques, etc.;
  • les conséquences prévues des changements climatiques;
  • la protection contre les crues et les inondations possibles à la suite d’une augmentation de la variabilité climatique;
  • des plans pour affronter des conditions de sécheresses sévères.

Pour les hydrologues, la nature de leur tâche principale doit dépendre de la région géographique de leurs travaux. Dans les zones sèches, la meilleure solution n’est probablement pas d’essayer d’extraire l’eau jusqu’à la dernière goutte : il est plus important de considérer le cycle de l’eau à long terme et de se préparer à stocker l’eau excédentaire, quand il y en a (dans des barrages ou par recharge artificielle, etc.) pour s’en servir pendant les années sèches ou très sèches. Pour gérer un aquifère, il faudra concilier des demandes opposées : baisser le niveau des nappes pour y gagner la place de stockage en période de hautes eaux et, en même temps, ne pas baisser trop, afin de toujours garder des réserves pour des années anormalement sèches. Comme beaucoup de pays dans la zone aride ne pourront pas produire assez de nourriture pour alimenter leurs populations, devant donc recourir à « l’eau virtuelle », il devient important de déterminer quel est le meilleur usage de l’eau pour leur développement : la production alimentaire ou d’autres activités économiques qui peuvent générer les moyens d’acheter la nourriture?

S’agissant de la construction de barrages, plus ils sont en altitude, mieux c’est : les pertes par évaporation seront moindres et peut-être que l’impact du barrage sur les écosystèmes sera plus faible, car ils peuvent être moins développés en altitude que dans les fonds de vallées. Dans les pays nordiques, les risques plus forts de crues nécessitent que les évacuateurs de crues des barrages soient réexaminés et qu’une réflexion soit engagée sur la gestion des crues, la prévention des inondations et la limitation de la vulnérabilité.

Une autre priorité est la conservation des sols car la disponibilité des sols sera un des facteurs majeurs dans la production alimentaire. Il faut aussi empêcher une augmentation de la salinisation (par exemple, par drainage) ainsi que l’érosion du sol, sa dégradation (par exemple, la perte de matière organique, qui augmente l’érosion et empêche l’infiltration par la création d’une croûte de battance). Il faudra aussi réfléchir à la gestion du paysage, par exemple, créer des banquettes en courbes de niveau, qui diminuent l’érosion et augmentent l’infiltration.

Toutefois, l’objectif final de la gestion de l’eau au XXIe siècle devra être de protéger et maintenir la biodiversité. Elle est probablement la ressource la plus fragile et la plus menacée de la Planète, beaucoup plus que l’eau et le sol. Le souci urgent pour la recherche est de pouvoir prédire l’état et la santé futurs des écosystèmes sous toutes les formes possibles de développement de l’agriculture, de l’urbanisme et des industries. Quelles mesures compensatoires seraient nécessaires pour garantir la survie des écosystèmes? Devrait-on établir un minimum de territoires protégés pour sauvegarder la nature? Quand des signes alarmants apparaissent, peut-on restaurer un écosystème en péril avant qu’il ne disparaisse?