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Documents - Nouvelles

oct. 19, 2013

Le personnalisme de Mounier - Hervé Chaigne


Hervé Chaigne - Le personnalisme de Mounier - Petite introduction par les textes

La Vie Nouvelle, 1979

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Liminaire : pour lire Mounier

Qu'est-ce que le personnalisme ?

    1. Le personnalisme en situation
    2. Le personnalisme comme philosophie

II - Les grands thèmes du personnalisme

A - Une philosophie de la personne engagée

  1. La personne, une vocation
  2. La personne, une incarnation
  3. La personne, une communication, une communion
  4. La personne, un dynamisme, un dépassement

 

B - Vers une civilisation personnaliste

Conclusion : La personne et l'action

  1. La personne, un engagement total
  2. La personne, un risque collectif

 

LIMINAIRE : POUR LIRE MOUNIER

Si nous tentons de bâtir ce petit "digest" du personnalisme, ce "Mounier portatif", c'est qu'il en est d'Emmanuel Mounier comme de, ceux qui ont beaucoup écrit, il appartient à ceux qui lisent, qui ont le temps et le goût - et qui de toute manière ont la formation intellectuelle suffisante...- d'ouvrir les gros volumes recouverts de toile bleue de ses œuvres complètes. Non pas, que Mounier soit difficile ou en dehors des problèmes réels que pose la vie moderne, mais il est abondant et cela suffit à l'éloigner de la grande majorité d'entre nous, à le faire entrer dans le petit groupe des auteurs qu'on révère, qu'on salue mais qu'on ne lit pas.

Par ailleurs, et ceci est lié à cela, Mounier est au péril d'un certain nombre de slogans qui prétendent exprimer l'essentiel de sa pensée mais qui, au vrai, la rendent hermétique au plus grand nombre. "Personnalisme et communautaire", ces deux qualificatifs "humanistes", nous les voyons, dans certains milieux accolés à des systèmes, à des appellations de mouvements divers, à des courants de pensée, mais on s'aperçoit très vite qu'ils ne correspondent pas toujours à une réalité profonde dans l'esprit des gens qui les utilisent. On les fait miroiter, on s'en sert pour prendre du champ par rapport aux différents matérialismes à la mode, par exemple pour caractériser un "socialisme", qui échapperait aux limitations et aux dangers du marxisme, mais on ne les comprend pas réellement, au sens fort du mot comprendre.

Pour aborder Mounier et pour redonner à certains concepts détachés du personnalisme vivant un contenu de pensée et de vie nous vous proposons une sorte de montage de textes assemblés selon des critères qui ne sont pas, croyons-nous, complètement artificiels, mais correspondent aux grandes intuitions de Mounier. Après avoir, dans une première partie, assez courte, essayé de donner une réponse globale à la question de base : "Qu'est-ce que le personnalisme ?" nous présenterons dans une deuxième partie, articulée en trois sections principales, les principaux thèmes du personnalisme de Mounier.

Ce montage, disons-le clairement, et d'entrée de jeu, ne prétend pas "raffiner" sur la pensée de Mounier, il n'apporte pas une synthèse cohérente1 ni une présentation exhaustive de toutes les richesses de son œuvre, il vise au plus urgent, au plus gros, afin d'initier, de mener à Mounier.

I -Qu'est-ce que le personnalisme ?

A - Le personnalisme en situation

Jacques Maritain a assez bien expliqué la genèse des "personnalismes" contemporains, sans cependant rendre suffisamment justice au personnalisme né de la pensée et de l'action de Mounier. "Le XIXème siècle a fait l'expérience des erreurs de l'individualisme.

Nous avons vu se développer, par réaction, une conception totalitaire ou exclusivement communautaire de la société. Pour réagir à la fois contre les erreurs totalitarismes et les erreurs individualistes, il était naturel que l'on opposât la notion de personne humaine, engagée comme telle dans la société, à la fois à l'idée de l'État totalitaire et à l'idée de la souveraineté de 1'individu. Ainsi, des esprits qui relevaient d'écoles philosophiques et des tendances très diverses, et dont le goût pour l'exactitude et la précision intellectuelle était également fort varié, ont semblablement senti que l'idée et le mot de personne offraient la réponse attendue. De là le courant "personnaliste" qui a surgi de nos jours. Rien ne serait plus faux que de parler du "personnalisme" comme d'une école ou d'une doctrine. C'est un phénomène de réaction contre deux erreurs opposées, et c'est un phénomène inévitablement très mélangé. Il n'y a pas une doctrine personnaliste, mais des aspirations personnalistes et une bonne douzaine de doctrines personnalistes, qui n'ont parfois en commun que le mot de personne, et dont certaines penchent plus ou moins vers l'une des erreurs contraires entre lesquelles elles se situent. Il y a des personnalismes à tendance nietzschéenne et des personnalismes à tendance proudhonienne, des personnalismes qui penchent vers la dictature et des personnalismes qui penchent vers l'anarchie2."

Il est clair que le personnalisme de Mounier vient se placer au rang de ces "aspirations personnalistes" et de ces "doctrines personnalistes" qui, selon Maritain, sont nées d'une réaction aux erreurs opposées mais dialectiquement unies de l'individualisme et du totalitarisme.

"En ralliant sous l'idée de personnalisme des aspirations convergentes qui cherchent aujourd'hui leur voie par-delà le fascisme, le communisme et le monde bourgeois décadent, nous ne cachons pas l'usage paresseux ou brillant que beaucoup feront de cette étiquette pour masquer le vide ou l'incertitude de leur pensée. Nous prévoyons les ambiguïtés, le conformisme qui ne manqueront pas de parasiter la formule, personnaliste ... Personnaliste n'est pour nous qu'un mot de passe significatif,, une désignation collective commode pour des doctrines diverses, mais qui, dans la situation historique où nous sommes placés, peuvent tomber d'accord sur les conditions élémentaires, physiques et métaphysiques, d'une civilisation nouvelle ...

C'est donc au pluriel, des personnalismes, que nous devrions parler. Notre but immédiat est de définir, face à des conceptions massives et partiellement inhumaines de la civilisation l'ensemble des consentements premiers qui peuvent asseoir une civilisation dévouée à la personne humaine 3."

"Ce nom (personnalisme).répond à 1'épanouissement de la poussée totalitaire, il est né d'elle, contre elle, il accentue la défense de la personne contre l'oppression des appareils.

Sous cet angle il court le risque d'entraîner de vieilles réactions individualistes, ravies de se donner un nouveau blason : aussi bien l'avons-nous dès le début associé à "communautaire"4

A dix ans d'écart (et par quel dramatique entre-deux cet écart a-t-il été comblé !) Mounier décrit de la même manière les causes qui ont entraîné chez lui et chez d'autres le "réflexe" personnaliste. Non pas tant une réaction (qui implique un retour à quelque chose de dépassé) qu'une action contre l'emprise de la totalité anonyme sur la personne humaine ; non pas un sauvetage de l'individu "bourgeois" centre égoïste de jouissances privées, mais construction, au jour le jour de l'histoire, de la personne humaine comme centre inaliénable et irremplaçable de pensée, d'amour et d'action au sein d'une totalité qu'elle finalise et dont elle se nourrit pour la mieux dépasser.

Mais il faut, préciser la nature et le processus de la crise de civilisation au sein de laquelle est né le personnalisme ainsi que les parades et le projet positif qu'il lui opposait.

"Le mouvement personnaliste est né de la crise qui s'ouvrit en 1929 avec les krachs de Wall Street, et qui se poursuit sous nos yeux, au-delà du paroxysme.de la seconde guerre mondiale. Il s'est exprimé, par la création de la revue ESPRIT en 1932 ... De quelle nécessité intérieure notre affirmation est-elle sortie ?

Devant la crise, dont beaucoup se cachaient la gravité» deux explications se présentaient.

"Les marxistes disaient : "Crise économique classique, crise de structure. Opérez l'économie, le malade se remettra."

"Les moralistes opposaient : "crise de l'homme ; crise des moeurs ; crise des valeurs.

Changez l'homme et les sociétés guériront."

"Nous n'étions satisfaits ni des uns ni des autres. Spiritualistes et matérialistes nous semblaient participer de la même erreur moderne, celle qui, à la suite d'un cartésianisme douteux, sépare arbitrairement le corps et l'âme, la pensée et l'action, l'homo faber et l'homo sapiens. Nous affirmions pour nous : la crise est à la fois une crise économique et une crise spirituelle, une crise des structures et une crise de l'homme. Nous ne reprenions pas seulement la parole de Péguy ; "La Révolution sera morale ou ne sera pas." Nous précisions : "La Révolution économique sera "morale" ou ne sera rien 5"

"Cette réflexion est née de la crise de 1929 qui a sonné le glas du bonheur européen et dirigé l'attention sur les révolutions en cours. Aux inquiétudes et aux malheurs qui commençaient alors, les uns donnaient une explication purement technique, d'autres purement morale. Quelques jeunes hommes, pensèrent que le mal était à la fois économique et moral, dans les structures et dans les cœurs ; que le remède ne pouvait donc éluder, ni la révolution économique, ni la révolution spirituelle. Et que l'homme étant fait comme il est, on devait trouver des nœuds étroits de l'une à l'autre. Il fallait d'abord analyser les deux crises afin de déblayer les deux voies.

"La crise spirituelle est une crise de l'homme classique européen, né avec le monde bourgeois"

"La crise des structures s'emmêle à la crise spirituelle. A travers une économie affolée, la science mène sa course impassible, redistribue les richesses et bouleverse les forces. Les classes sociales se disloquent, les dirigeantes sombrent dans l'incompétence et l'indécision. L'État se cherche dans ce tumulte 6

Le combat de Mounier, dès le début, se définit donc par trois oppositions majeures et par un projet positif.

Refus de la solution totalitaire du fascisme7, refus, mais avec possibilité de dialogue, du communisme : "le personnalisme est le seul terrain sur lequel un combat honnête et efficace puisse être engagé avec le marxisme 8 ; refus (qui implique une rupture) du "désordre établi", de ce monde "bourgeois" qui a réussi à associer le spirituel au réactionnaire - 9

Le projet positif est tout entier centré autour de la notion de personne et échappe très largement aux conditions historiques qui ont provoqué la naissance du personnalisme comme mouvement de pensée et d'action. Je veux dire par là que le personnalisme de Mounier, pensée engagée s'il en fût, s'enracine dans une fidélité de l'être à ses sources religieuses, humaines et philosophiques, et qu'il doit seulement à là crise de s'être cristallisé et d'avoir trouvé ses plus claires définitions à travers des oppositions et des contestations radicales.

Voici ce qu'écrivait Mounier en 1941, relatant la fondation de la revue ESPRIT : "C'est à cette époque (Noël 1929) que se cristallise en moi un triple sentiment :

1° - Le sentiment qu'un cycle de création française était bouclé, qu'il y avait des choses à penser qu'on ne pouvait écrire nulle part...

2°- La souffrance de plus en plus vive de voir notre christianisme solidarisé avec ce que j'appellerai un peu plus tard "le désordre établi", et à là volonté de faire rupture.

3° - La perception sous la crise économique naissante, d'une crise totale de civilisation 10

Cependant, on doit ajouter que l'accord, plus la liaison que Mounier réalisa entre sa fidélité à son être profond, son besoin irrésistible de dire à sa génération le mal dont mourait la civilisation occidentale et son action pour changer le monde, passait par ce lieu géométrique de nos interrogations les plus fortes : Péguy. "Alors Péguy intervint. Ce fut pendant les vacances de Noël 1928-1929. Je me rappelle bien que je piquais des deux fers dans son œuvre de prose. Je compris alors pourquoi j'hésitais tant au bord de ces tuyauteries bien réglées qui mènent directement de l'École Normale à l'enseignement "supérieur". Il cristallisait toute la part extra-universitaire de ma vie, et au surplus donnait son souffle à l'Universitaire11

B -Le personnalisme comme philosophie(12)

Le mot "personnalisme," est d'un usage récent. Utilisé en 1903 par RENOUVIER pour qualifier sa philosophie, il est tombé depuis en désuétude. Il reparut en France en 1930,

pour désigner, dans un tout autre climat, les premières recherches de la revue ESPRIT et de quelques groupes voisins autour de la crise, politique et spirituelle qui éclatait alors en Europe. Cependant ce qu'on appelle personnalisme n'est rien moins qu'une nouveauté.

L'univers de la personne, c'est l'univers de l'homme. Il serait étonnant que l'on eût attendu le XXème siècle pour l'explorer, fût-ce sous d'autres noms. Le personnalisme le plus actuel se greffe sur une longue tradition.

"Le personnalisme est une philosophie, il n'est pas seulement une attitude. Il est Philosophie, il n'est pas un système."

"Il ne fuit pas la systématisation. Car il faut de l'ordre dans les pensées ... parce qu'il précise des structures, le personnalisme est une philosophie et non pas seulement une attitude."

"Mais son affirmation centrale étant l'existence de personnes libres et créatrices, il introduit au cœur de ces structures ; un principe d'imprévisibilité qui disloque toute volonté de systématisation définitive 13".

Cette philosophie qu'est le personnalisme, il n'est pas question ici d'en analyser les tenants et aboutissants historique. Mounier, dans son Introduction aux existentialismes14 a très clairement marqué qu'elle s'inscrivait, à l'intérieur de la longue tradition existentialiste. "L'existentialisme peut à certains regards passer pour un équivalent du personnalisme.

A l'homme général des moralistes ou des logiciens, à l'automate savant des techniciens, il oppose à la fois l'homme situé et intérieur, exposé et secret, dont l'image est en effet commune à une longue lignée de penseurs que l'on peut tout aussi, bien désigner comme existentialistes que comme personnalistes 15

Cependant de l'aveu même de Mounier, il est difficile de comprendre le personnalisme en se situant dans la perspective de l'historien des idées qui cherche avant tout à ranger les systèmes comme des feuilles mortes dans un herbier. "Ce qui rend à certains le personnalisme insaisissable, c'est qu'ils y cherchent un système alors qu'il est perspective, méthode, exigence.

"Comme perspective, à l'idéalisme et au matérialisme abstraits, il oppose un réalisme spirituel, effort continu pour rejoindre l'unité que ces deux perspectives disloquent.

"Comme méthode, le personnalisme refuse à la fois la méthode déductive des dogmatiques et l'empirisme brut des "réalistes". Notre destin immédiat, c'est d'avancer dans l'histoire et de faire de l'histoire ... aussi bien, les constantes de la condition humaine ne peuvent-elles être décrites sous la forme d'un schéma définitif

"Comme exigence enfin, le personnalisme est exigence d'engagement à la fois total et conditionnel 16..."

Perspective, méthode, exigence, nous voyons que le personnalisme n'est pas une philosophie comme les autres, c'est-à-dire un simple savoir rationnel ou encore un effort vers la "synthèse intellectuelle totale" du monde et des hommes, mais essentiellement une pratique de la personne au monde de la nature et des hommes, si bien que la meilleure définition que l'on puisse donner de cette philosophie est celle du personnalisme, réalisé, pratiqué au sein d'une civilisation.

"Une civilisation personnaliste est une civilisation dont les structures et l'esprit sont orientés à l'accomplissement comme personne de chacun des individus qui la composent. Les collectivités naturelles y sont reconnues dans leur réalité et dans leur finalité propre, différente de la simple somme des intérêts individuels et supérieure aux intérêts de l'individu matériellement pris. Elles ont néanmoins pour fin dernière de mettre chaque personne en état de pouvoir vivre comme personne, c'est-à-dire de pouvoir accéder au maximum d'initiative, de responsabilité, de vie spirituelle." Définition par la pratique à quoi il faut ajouter la note propre du personnalisme : "L'affirmation de la valeur absolue de la personne humaine. Nous ne disons pas que la personne de l'homme soit l'Absolu (bien que, pour un croyant, l'Absolu soit Personne et qu'à la rigueur du terme, il ne soit de spirituel que personnel) 17."

II – Les grands thèmes du personnalisme

C'est en commençant la lecture de la seconde partie de ce montage de textes de Mounier qu'il faut avoir en mémoire les avertissements que j'inscrivais prudemment dans l'introduction, à savoir que nous n'entendons pas cataloguer tous les thèmes de la pensée de Mounier, encore moins les organiser en une synthèse absolument satisfaisante. Disons que nous les avons choisies selon notre humeur, selon notre réaction personnelle aux oeuvres de Mounier et selon notre façon personnelle d'être présent au monde actuel. Il ne s'agit donc pas d'une pédagogie objective et systématique, mais d'une initiation à "notre Mounier".

A – Une philosophie de la personne engagée.

Il est nécessaire de partir de la définition serrée et d'allure très philosophique que Mounier donne de la personne : "Une personne est un être spirituel constitué comme tel par une manière de subsistance et d'indépendance dans son être, elle entretient cette subsistance par son adhésion à une hiérarchie de valeurs librement adoptées, assimilées et vécues par un engagement responsable et une constante conversion : elle unifie ainsi toute son activité dans la liberté et développe par surcroît, à coups d'actes créateurs, la singularité de sa vocation 18 ."

La personne nous dit Mounier, "n'est pas mon individu. Nous appelons individu la diffusion de la personne à la surface de sa vie et sa complaisance à s'y perdre", elle "n'est pas la conscience que j'ai d'elle", elle n'est pas la personnalité, "ce perpétuel raté qui est en nous à chaque moment le vicaire de la personne - compromis entre l'individu, les personnages et les approximations plus fines de notre vocation personnelle". La personne est "un centre invisible où tout se rattache", "elle est une présence en moi". "La personne est le volume total de l'homme. Elle est un équilibre en longueur, largeur et profondeur, une tension en chaque homme entre ses trois dimensions spirituelles : celle qui monte du bas et l'incarne dans une chair : celle qui est dirigée vers le haut et l'élève à un universel : celle qui est dirigée vers le large et la porte vers une communion. Vocation, incarnation, communion, trois dimensions de la personne 19"

Mais avant de partir de ces trois dimensions pour tenter d'élucider le mystère de la personne, il est indispensable de souligner que la personne est un absolu. "Nous voulons dire, en bref ;

"1° une personne ne peut jamais être prise comme moyen par une collectivité ou par une autre personne

"2° Qu'il n'est pas d'Esprit impersonnel, d'événement impersonnel, de valeur ou de destin impersonnel. L'impersonnel, c'est la matière...

"3° Qu'en conséquence, mises à part les circonstances exceptionnelles où le mal ne peut être lié que par la force, tout régime est condamnable qui de droit ou de fait, considère les personnes comme des objets interchangeables, les embrigade, ou les contraint contre la vocation de l'homme... .

"4° Que la société c'est-à-dire le régime légal, juridique, social et économique, n'a pour mission ni de se subordonner les personnes ni d'assumer le développement de leur vocation... C'est la personne qui fait son destin : personne d'autre, ni homme, ni collectivité ne peut la remplacer 20

1 - La personne une vocation.

"La personne est en moi la présence et l'unité d'une vocation intemporelle, qui m'appelle à me dépasser infiniment moi-même et opère à travers la matière qui la rétracte une unification toujours imparfaite, toujours recommencée, des éléments qui s'agitent en moi.

La mission première de l'homme est de découvrir progressivement ce chiffre unique qui marque sa place et ses devoirs dans la communion universelle de la matière, à ce rassemblement de soi21

La vocation est donc pour la personne .à la fois rassemblement sur soi, sur son être spirituel, indépendant, recueillement sur le secret de soi, sur l'intimité, sur le privé 22 et ouverture du plus secret d'elle-même à la transcendance qui l'explique, la sous-tend, l'appelle tout en lui conservant totalement l'usage de sa liberté intérieure. "Les rapports spirituels étant des rapports d'intimité dans la distinction et non pas d'extériorité dans la juxtaposition, le rapport de transcendance n'est pas exclusif d'une présence de la réalité transcendante au cœur de la réalité transcendée. "Dieu, dit saint Augustin m'est plus intime que ma propre intimité" 23. Pour le chrétien, l'affirmation de la liberté se fonde sur la croyance de foi que l'homme est fait à l'image de Dieu, dès sa constitution naturelle et qu'il est appelé à parfaire cette image dans une participation de plus en plus étroite à la liberté suprême des enfants de Dieu "24

II faut ici ajouter en particulier pour les chrétiens, que la personne, telle que l'envisage Mounier, se greffe harmonieusement sur le tronc du christianisme le plus authentique et le plus vivant. Le texte de Mounier que nous allons lire maintenant est une véritable petite charte pour un christianisme d'adultes au XXème siècle.

... "Un personnaliste chrétien n'a rien de plus à dire que n'importe quel chrétien sur le christianisme lui-même. Du rapport de foi, il soulignera seulement la structure personnelle, confiance ou intimité suprême et obscure de la personne à une Personne transcendante et l'incompétence à son sujet de toute démonstration ou régulation qui resterait purement objective. Mais le christianisme est aussi religion, la religion d'une transcendance qui s'incarne dans un univers de personnes, incorporé et historique. Un large secteur de sa vie concrète est donc soumis à des conditions d'espèce de lieu et de temps, il y exprime sous des figures caduques, et parfois dans des compromis suspects, son inspiration créatrice. Un travail de discernement est incessamment à reprendre entre cette inspiration transcendante et les amalgames qu'elle forme avec l'ambiance historique.

Nés dans le temps, ceux-ci disparaissent dans le temps (par exemple, la chrétienté médiévale, la liaison trône-autel). Un chrétien sensible à l'importance centrale de l'incarnation dans sa religion ne méprisera pas ces réalisations historiques à cause de leurs impuretés. Mais il sera vigilant aux déviations visibles ou secrètes qu'elles introduisent dans les valeurs chrétiennes, et il veillera, au lieu de figer l'éternel dans des formes caduques, à lui préparer incessamment les voies dans chaque paysage historique nouveau. Enfin, le personnalisme chrétien soulignera, contre l'individualisme religieux, le caractère communautaire, trop négligé depuis deux siècles, de la foi et de la vie chrétienne. Y retrouvant dans des perspectives nouvelles l'équilibre de la subjectivité et de l'objectivité, il se défiera du subjectivisme religieux comme de toute objectivation réductrice de l'acte libre qui est au noyau de chaque démarche authentiquement religieuse 25

2 -La personne une incarnation

Ma personne est incarnée. Elle ne peut donc jamais se débarrasser entièrement, dans les conditions où elle est placée, des servitudes de la matière. Bien plus, elle ne peut s'élever qu'en pesant sur la matière. Vouloir esquiver cette loi, c'est à l'avance se condamner à l'échec : qui veut faire l'ange fait la bête. Le problème n'est pas de s'évader de la vie sensible et particulière, parmi des choses, au sein des sociétés limitées, à travers des événements mais de la transfigurer 26

"Je suis personne dès mon existence la plus élémentaire, et loin de me dépersonnaliser, mon existence incarnée est un facteur essentiel de mon assiette personnelle ... Je ne peux pas penser sans être et être sans mon corps : je suis exposé par lui, à moi-même, au monde, à autrui, c'est par lui que j'échappe à la solitude d'une pensée qui ne serait que pensée de ma pensée. Refusant de me laisser entièrement transparent à moi-même, il me jette sans cesse hors de moi, dans la problématique du monde et des luttes de l'homme.

Par sollicitation des sens, il me lance dans l'espace, par son vieillissement, il m'apprend la durée, par sa mort, m'affronte à l'éternité. Il fait peser sa servitude, mais en même temps, il est à la racine de toute conscience et de toute vie de l'esprit. En ce sens on peut dire avec Marx qu'un être qui n'est pas objectif n'est pas un être", à condition d'ajouter sur-le-champ qu'à un être qui ne serait qu'objectif manquerait cet achèvement de l'être : la vie personnelle" 27.

Cette idée de la personne est dans le fond très traditionnelle pour la grande filière de la pensée chrétienne. Mais le "spiritualisme" désincarné de la chrétienté "bourgeoise", a réussi à l'obscurcir en faisant peser, sur la matière en général et sur le corps en particulier un jugement pessimiste. Alors que parallèlement, les chrétiens ne se gênaient pas pour s'enrichir, pour pactiser avec le matérialisme de l'économie libérale, tout en condamnant avec dédain, ce qu'ils nommaient, bourgeois parmi les bourgeois, le "matérialisme sordide" de la classe ouvrière.

Cette idée prend toute son ampleur si on l'accorde au dogme clé de l'incarnation : "Et incarnatus est". Toute la théologie catholique, toute la vie quotidienne catholique ne s'entendent que par l'Incarnation continuée. L'Incarnation n'est pas un mythe extérieur à l'histoire. Mystère transcendant l'histoire, il se déroule cependant en pleine histoire. L'Incarnation n'est pas une date, un point mais un foyer de l'histoire du monde, sans limite dans l'espace et le temps.

Chaque jour l'Église la poursuit dans le temps par son existence continue. Chacun de nos actes est appelé à en prolonger les effets, et plus encore, à y collaborer en quelque manière. Que la condition humaine soit la condition d'un être incarné, nulle part ce résultat de l'analyse réflexive ne reçoit un support aussi solide, de telles possibilités d'extrapolation que dans la religion du Verbe Incarné28." Et, ajoute Mounier : "La théologie catholique est, comme disait Péguy et d'un mot qui prend ici toute sa résonance, une théologie du salut temporel."

3 -La personne, une communication, une communion

"Le premier souci de l'individualisme est de centrer l'individu sur soi, le premier souci du personnalisme de le décentrer pour l'établir dans les perspectives ouvertes de la personne

Par expérience intérieure, la personne nous apparaît comme une présence dirigée vers le monde et les autres personnes, sans bornes, mêlée à eux, en perspective d'universalité.

Les autres personnes ne la limitent pas, elles la font être et croître. Elle n'existe que vers autrui, elle ne se connaît que par autrui, elle ne se trouve qu'en autrui. L'expérience de la seconde personne "29

Le personnalisme de Mounier, nous l'avons vu dès la première partie de ce dossier de textes, doit donc être continuellement flanqué de l'adjectif "communautaire" : "l'acte premier de la personne, c'est donc de susciter avec d'autres une société de personnes dont les structures, les mœurs, les sentiments et finalement les institutions soient marqués par leur nature de personnes 30"

La communication, c'est-à-dire la sortie de soi et l'expérience de l'autre comme personne, doit s'établir à différents niveaux qui vont du couple à la société, de la famille à la nation et au monde entier. Elle culmine dans la communion des personnes réalisée par l'amour, que les chrétiens savent suspendu "à l'aspiration de l'amour de Dieu", et prend tout son sens dans la Communion des Saints, dans la théologie du Corps Mystique "qui pourrait bien être la théologie de ce temps 31". "En libérant celui qu'elle appelle, la communion libère "et confirme celui qui appelle. L'acte d'amour est la plus forte certitude de l'homme le cogito existentiel irréfutable : J'aime, donc l'être est, et la vie vaut (la peine d'être vécue). 32

4 - La personne, un dynamisme, un dépassement

La personne, nous venons de le voir n'est pas "un cogito léger et souverain dans le ciel des idées, mais cet être lourd dont une lourde expérience seule donnera le poids 33", "nous sommes embarqués dans un corps, dans une famille, dans un milieu, dans une classe, dans une patrie, dans une époque que nous n'avons pas choisis " 34

"La personne ne s'appréhende que déjà située et communiquée dans cette insertion originelle. Elle ne doit pas s'imaginer à la façon d'un contenu, d'une identité abstraite, elle ne se définit pas, elle surgit, s'expose et affronte... Si elle se dégage du phénomène, ce n'est pas en se repliant, mais par une quatrième dimension de transcendance35."

La personne est donc en mouvement en progression, en ouverture. Sans cesse, elle est projetée vers un dépassement, dynamisée par une transcendance. Dès que nous avons prononcé ce mot : personne, au lieu de nous isoler, nous voici jetés d'emblée dans une philosophie de la nature et de la collectivité.

"L'évolution biologique et le mouvement de l'histoire suivent deux directions convergentes qui ne s'opposent que dialectiquement dans une succession indéfinie de crises.

"L'un tend à la formation de personnes autonomes, douées d'un pouvoir de choix, revêtues de la "dignité de causalité".

''L'autre tend à l'universalisation progressive des groupes humains dans des communautés de plus en plus vastes qui préparent à la limite la communauté totale des hommes ; elle tend en même temps à l'épanouissement progressif des personnes dans un monde de plus en plus maîtrisé, qui prépare à la limite l'organisation universelle des choses"... "Enfin, l'homme est fait pour être dépassé. Il est sur un chemin ouvert, au-delà de l'adaptation et du révolu.

Des traditions personnalistes différentes peuvent concevoir différemment ce dépassement. Certaines l'ouvrent sur la transcendance d'un absolu, d'autres la portent seulement en avant de lui-même d'un puissant mouvement ou l'esprit se laisse reconnaître à ses signes immédiats : intériorité, liberté, générosité. Ce mouvement pour aller toujours plus loin, qui jette l'homme hors de soi tout en l'appelant à la constante révision de soi, est la force cohésive qui recrée perpétuellement l'équilibre dialectique de l'expansion et de l'intériorisation"36.

Un court paragraphe de Mounier nous aidera à résumer les "exercices", les "mouvements" qui concrètement définissent la personne : "Les trois exercices essentiels de la formation de la personne sont : la méditation, à la recherche de sa vocation, l'engagement, reconnaissance de son incarnation, le dépouillement, initiation au don de soi et à la vie en autrui. Que la personne manque à l'un d'eux, elle déchoit "37

CONCLUSION : La personne et l'action

1 -La personne, un engagement total

"Mounier est avant tout, l'instituteur de l'homme du XXème siècle, écrit Jean Lacroix.

L'instituteur, c'est-à-dire, celui qui institue l'humanité de l'homme, celui qui met l'homme debout. Et lui-même vécut toujours en état d'alerte, capable de répondre immédiatement à l'appel de l'événement pour affronter les hommes et la vie. Comme il mettait debout ses amis avec lui et autour de lui, il voulait mettre debout la société du XXème siècle, cette société qui n'ose affronter sa propre révolution, qui l'essaie, la manque, recule, l'essaie à nouveau et la manque encore, et qui devra bien finir par la faire si elle ne veut pas la subir"65.

Ce "charisme" d'Emmanuel Mounier que cerne si bien la remarque de Jean Lacroix, nous l'avons vu en action tout au long des citations de ses œuvres que nous venons de faire. Le personnalisme ne demeure jamais au stade-des moyens politiques ou des fins globales : il entre toujours dans le concret de l'œuvre complète et de la vie totale de la personne. Il mène à une révolution mais à une révolution personnaliste et communautaire, à une révolution par et pour la personne toujours en situation de dialogue et de coopération avec d'autres personnes. Le personnalisme ne permet en aucune manière de faire l'économie d'une conversion personnelle. Il lie continuellement le destin personnel au destin communautaire et fait de la personne se transformant et se réalisant la médiatrice de la transformation de la société et du monde. Plus exactement, il fait avancer de conserve et en perpétuelle osmose la révolution personnelle et celle des structures. Ce n'est pas une politique ni une économie, c'est une méthode d'éducation de la personne totale.

"Ne s'engage pas dans une action qui n'y engage pas en soi l'homme tout entier."

"Ce ne sont pas des technocrates qui feront la révolution nécessaire. Ils ne connaissent que des fonctions : des destins sont en jeu, ils agencent des systèmes : les problèmes leur échappent."

"Ce ne sont pas ceux qui ne parviennent à être sensibles qu'aux formes politiques du désordre, et ne croient qu'aux remèdes politiques, ils se laissent piper à ces jeux favoris des adultes mâles, comme si toute l'histoire y tenait."

"Ce ne sont pas ceux non plus qui acceptent d'être classés par les fatalités telles qu'elles se présentent et qui, intimidés par des alternatives insolentes, se laissent amputer, pour faire bloc, de la moitié d'eux-mêmes;.."

"Ce ne sont pas ceux enfin qui ne donneront à leur engagement qu'une adhésion des lèvres ou de l'esprit... La révolution ne se limite pas à remuer des idées, à rétablir des concepts, à équilibrer des solutions" 66.

Pour s'engager dans la révolution personnaliste il faut donc que la personne s'incarne d'abord "dans un service permanent de la vérité" 67" qui se traduira par une éducation personnaliste.68, par la construction d'une vie privée harmonieuse qui s'ouvre sur une vie familiale qui ne soit pas "cellulaire" mais communautaire, par l'accession à une culture qui abandonne et coule "l'opulent vaisseau de la culture bourgeoise" et sache retrouver sa ressource dans le peuple 69.

Ainsi formée la personne devra s'ouvrir aux autres, se mettre au service de la communauté des personnes. "Sortir de soi". La personne est une existence capable de se détacher d'elle-même, de se déposséder de se décentrer pour devenir disponible à autrui.

"Comprendre. Cesser de me placer de mon propre point de vue pour me situer au point de vue d'autrui".

"Prendre sur soi, assumer le destin, la peine, la joie, la tâche d'autrui".

"Donner. La force vive de l'élan personnel n'est ni la revendication (individualisme petit-bourgeois) ni la lutte à mort (existentialisme), mais la générosité ou la gratuité, c'est-à-dire à la limite le don sans mesure et sans espoir de retour..."

"Être fidèle. L'aventure de la personne est une .aventure continue de la naissance à la mort. Le dévouement à la personne, amour, amitié, ne sont donc parfaits que dans la continuité. Cette continuité n'est pas un étalement, une répétition uniforme comme ceux de la matière ou de la généralité logique, mais un rejaillissement continuel. La fidélité personnelle est une fidélité créatrice70 "

Le service de l'autre devra se baser sur un principe infrangible : '"Traiter chaque homme comme une personne, non comme l'élément d'un nombre 71" et ne pas choisir avant tout l'efficacité, mais le témoignage et la fidélité.

"Que nous soyons résolus sur deux principes :

"Le premier, que nous agirons par ce que nous sommes autant et plus que par ce que nous ferons et dirons. Plus que tout autre, celui qui agit doit faire constante retraite en sa pensée, non pour chanter sa gloire, mais pour déceler ses faiblesses.

"Faisons-nous bien entendre sur le second principe. Notre action n'est pas essentiellement dirigée au succès, mais au témoignage... Fussions-nous sûrs de l'échec, nous partirions quand même... Le succès est un surcroît" 72.

2 – La personne, un risque collectif.

"Le succès est un surcroît", mais il faut se risquer à l'action, se risquer dans l'action. Faute de quoi nous en resterions au seul plan de la philosophie "pour qui existent des valeurs absolues (et qui) est tentée d'attendre pour agir, des causes parfaites et des moyens irréprochables". Alors, ajoute Mounier : "Autant renoncer à agir (car) l'Absolu n'est pas de ce monde et n'est pas commensurable à ce monde. Nous ne nous engageons jamais que dans des combats discutables sur des causes imparfaites "73.

Aussi bien n'est-il pas inutile de conclure par ce que Mounier écrivait en 1949 à l'adresse des hésitants et des perfectionnistes que nous sommes tous en puissance

"Refuser pour autant l'engagement, c'est refuser la condition humaine. On aspire à la pureté : trop souvent on appelle pureté l'étalement de l'idée générale, du principe abstrait, de la situation rêvée, des bons sentiments, comme le traduit le goût intempérant des majuscules : le contraire même de l'héroïcité personnelle. Ce souci inquiet de pureté exprime souvent aussi un narcissisme supérieur, une préoccupation égocentrique d'intégrité individuelle, retranchée du drame collectif ... Non seulement nous ne connaissons jamais de situations idéales, mais le plus souvent nous ne choisissons pas les situations de départ où notre action est sollicitée ... On parle toujours de s'engager comme s'il dépendait de nous : mais nous sommes engagés, embarqués, préoccupés. C'est pourquoi l'abstention est illusoire. Le scepticisme est encore une philosophie : la non-intervention, entre 1936 et 1939, a engendré la guerre d'Hitler, et qui ne "fait pas de politique" fait massivement la politique du pouvoir établi.

Cependant, s'il est consentement au détour, à l'impureté ("se salir les mains") et à la limite, l'engagement ne peut consacrer l'abdication de la personne et des valeurs qu'elle sert. Sa force créatrice naît de la tension féconde qu'il suscite entre l'imperfection de la cause et sa fidélité absolue aux valeurs impliquées. La conscience inquiète et parfois déchirée que nous y prenons des impuretés de notre cause nous maintient loin du fanatisme, en état de vigilance critique.

L'action située ainsi n'est pas facile. Les fanatiques lui reprochent d'être hésitante parce qu'elle se refuse à diviniser le relatif et honore la vigilance. Les politiques lui reprochent d'être intraitable parce qu'elle n'oublie pas ses références absolues. Le courage est d'accepter cette condition incommode et de ne pas la renoncer pour les molles prairies de l'éclectisme, de l'idéalisme et de l'opportunisme. Une action non mutilée est toujours dialectique. Souvent, il lui faut tenir, dans l'obscurité et le doute, les deux bouts d'une chaîne qu'elle ne peut souder, ou, d'une image plus active, les deux leviers d'un mécanisme qu'elle ne peut encore unifier. Elle poussera l'un, puis l'autre, l'essai tactique, puis le témoignage prophétique, l'engagement, puis le dégagement, la médiation, puis la rupture, non pas dans une alternance arbitraire où chaque mouvement annule le précédent, mais comme l'ouvrier essaie une machine enrayée, profitant de chaque prise, et avançant chaque fois l'embrayage" 74.

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